Jean Anouilh (1910-1987)
Becket ou l'honneur de Dieu (1959)
Les deux personnages principaux sont le roi Henri II Plantagenêt
et le saxon Becket. Une grande amitié unit les deux hommes
jusqu'au jour où le roi nomme son ami archevêque de Cantorbéry,
malgré l'avertissement de Becket: "je ne saurai servir Dieu
et vous". En effet, à partir de ce moment Becket défend
l'honneur de Dieu contre le roi, et doit même s'exiler. Une
réconciliation a lieu, mais quand Becket, à son retour, est
acclamé par une foule enthousiaste, le roi est hors de lui et
demande sa mort. Alors quatre barons tuent l'archevêque dans sa
cathédrale.
Une vaste plaine aride, battue par les vents. Des
seigneurs et des hommes d'armes, tous à cheval, sont massés d'un
côté de la scène, ils sont tous tournés vers le fond du décor,
comme s'ils regardaient quelque chose. Un garde au premier plan,
à un autre plus jeune:
LE GARDE:
Ouvre tes mirettes, petite tête! Et fourre-t'en jusque là!
Tu es nouveau dans
le métier, mais c'est pas tous les jours que tu reverras ce
que tu vois. C'est une
entrevue historique.
LE PLUS JEUNE:
N'empêche qu'il fait rudement froid! Ils vont nous faire
poireauter long-
5 temps?
LE GARDE:
Nous, on est protégés par la corne du bois, mais eux, en
plein milieu de la
plaine, dis-toi qu'ils ont encore plus froid que nous.
LE PLUS JEUNE:
Il monte bien, l'archevêque, pour un curé! Mais, d'ici à ce
que sa jument le
foute par terre, il n'y a qu'un pas. Elle est mauvaise, la
carne! Regarde ça!
LE GARDE:
10 Laisse-le faire. Avant d'être curé, c'est un gars qui gagnait
tous les tournois.
LE PLUS JEUNE:
(après un temps) Ça y est. Ils se sont rejoints.
Qu'est-ce que tu crois qu'ils se
disent?
LE GARDE:
Tu te figures peut-être qu'ils se demandent des nouvelles de
leur famille,
couillon? Ou qu'ils se plaignent de leurs engelures? Le sort
du monde, qu'
15 ils débattent en ce moment! Des choses que toi et moi on n'y
comprendra
jamais rien. Même les mots dont ils se servent, ces gros
bonnets-là, tu les
comprendras pas!
Le noir. Puis la lumière. Tout le monde a
disparu. Il n'y a plus, au milieu de la plaine, que Becket et le
roi à cheval, l'un en face de l'autre. On entendra, pendant
toute la scène, le vent d'hiver, comme une mélopée aiguë sous
leurs paroles. Pendant leurs silences, on n'entendra plus que
lui.
LE ROI:
Tu as vieilli, Thomas.
BECKET:
Vous aussi, Altesse. Vous n'avez pas trop froid?
LE ROI:
20 Si. Je pèle de froid. Tu dois être content, toi! Tu es dans
ton élément. Et tu
es pieds nus, en plus?
BECKET:
(sourit) C'est ma nouvelle coquetterie.
LE ROI:
Avec mes poulaines fourrées, je crève d'engelures. Tu n'en
as pas?
BECKET:
(doucement) Si, bien sûr.
LE ROI:
25 (ricane) Tu les offres à Dieu, au moins, saint moine?
BECKET:
(grave) J'ai mieux à lui offrir.
LE ROI:
(crie soudain) Si nous commençons tout de suite, nous
allons nous disputer!
Parlons de choses indifférentes. Tu sais que mon fils a
quatorze ans? Il est
majeur.
BECKET:
30 Il s'est amélioré?
LE ROI:
Un petit imbécile, sournois comme sa mère. Ne te marie
jamais, Becket!
BECKET:
(sourit) La question est réglée maintenant. Et par
Votre Altesse. C'est elle
qui m'a fait ordonner prêtre.
LE ROI:
(crie encore) Ne commençons pas encore, je te dis!
Parlons d'autre chose.
BECKET:
35 (demande, léger) Votre Altesse a beaucoup chassé?
LE ROI:
(furieux) Tous les jours. Et cela ne m'amuse plus.
BECKET:
Elle a de nouveaux faucons?
LE ROI:
(furieux) Les plus chers! Mais ils volent mal.
BECKET:
Et les chevaux?
LE ROI:
40 Le sultan m'a envoyé quatre étalons superbes pour le dixième
anniversaire
de mon règne. Mais ils foutent tout le monde par terre.
Personne n'a encore
pu les monter.
BECKET:
(sourit) Il faudra que je vienne voir ça un jour.
LE ROI:
Ils te foutront par terre comme les autres! Et on verra ton
cul sous ta robe. Du
45 moins, je l'espère, ou ça serait à désespérer de tout!
BECKET:
(après un petit temps) Vous savez ce que je regrette
le plus, Altesse? Ce sont
les chevaux.
LE ROI:
Et les femmes?
BECKET:
(simplement) J'ai oublié.
LE ROI:
50 Hypocrite! Tu es devenu hypocrite en devenant curé. (Il
demande soudain:)
Tu l'aimais, Gwendoline?
BECKET:
J'ai oublié aussi.
LE ROI:
Tu l'aimais! C'est la seule explication que j'ai trouvée.
BECKET:
(grave) Non, mon prince, en mon âme et conscience, je
ne l'aimais pas.
LE ROI:
55 Alors, tu n'as jamais rien aimé, c'est pire. (Il demande,
bourru:) Pourquoi
m'appelles-tu mon prince, comme autrefois?
BECKET:
(doucement) Parce que vous êtes resté mon prince.
LE ROI:
(crie) Alors, pourquoi me fais-tu mal?
BECKET:
(à son tour doucement) Parlons d'autre chose.
LE ROI:
60 De quoi? J'ai froid.
BECKET:
Je vous ai toujours dit, mon prince, qu'il fallait lutter
contre le froid avec les
armes du froid. Mettez-vous nu tous les matins et lavez-vous
à l'eau froide.
LE ROI:
Je l'ai fait autrefois, quand tu étais là pour m'y obliger.
Maintenant je ne me
lave plus. Je pue! Un temps, je me suis laissé pousser la
barbe. Tu l'as su?
BECKET:
65 (sourit) Oui, j'ai bien ri.
LE ROI:
Après, je l'ai coupée, parce que cela me grattait. (Il
crie, soudain, comme un
enfant perdu.) Je m'ennuie, Becket!
BECKET:
(grave) Mon prince. Je voudrais tant pouvoir vous
aider.
LE ROI:
Qu'est-ce que tu attends? Tu vois que je suis en train d'en
crever!
BECKET:
70 (doucement) Que l'honneur de Dieu et l'honneur du roi
se confondent.
LE ROI:
Cela risque d'être long!
BECKET:
Oui, cela risque d'être long.
Il y a un silence. On n'entend plus
que le vent.
LE ROI:
(soudain) Si on n'a plus rien à se dire, il vaut
autant aller se réchauffer!
BECKET:
On a tout à se dire, mon prince. L'occasion ne se présentera
peut-être pas
75 deux fois.
LE ROI:
Alors, fais vite. Sinon, c'est deux statues de glace qui se
réconcilieront dans
un froid définitif. Je suis ton roi, Becket! Et tant que
nous sommes sur cette
terre, tu me dois le premier pas. Je suis prêt à oublier
bien des choses, mais
pas que je suis roi. C'est toi qui me l'as appris.
BECKET:
80 (grave) Ne l'oubliez jamais, mon prince. Fût-ce contre
Dieu! Vous, vous avez
autre chose à faire. Tenir la barre du bateau.
LE ROI:
Et toi, qu'est-ce que tu as à faire?
BECKET:
J'ai à vous résister de toutes mes forces, quand vous barrez
contre le vent.
LE ROI:
Vent en poupe, Becket? Ce serait trop beau! C'est de la
navigation pour
85 petites filles. Dieu avec le roi? Ça n'arrive jamais. Une
fois par siècle, au
moment des croisades, quand toute la chrétienté crie: "Dieu
le veut! Et en-
core! Tu sais comme moi quelle cuisine cela cache une fois
sur deux, les
croisades. Le reste du temps, c'est vent debout. Et il faut
bien qu'il y en ait un
qui se charge des bordées!
BECKET:
90 Et un autre qui se charge du vent absurde - et de Dieu. La
besogne a été,
une fois pour toutes, partagée. Le malheur est qu'elle l'ait
été entre nous
deux, mon prince, qui étions amis.
LE ROI:
(crie, avec humeur) Le roi de France - je ne sais pas
encore ce qu'il y gagne -
m'a sermonné pendant trois jours pour que nous fassions
notre paix. A quoi
95 te servirait de me pousser à bout?
BECKET:
A rien.
LE ROI:
Tu sais que je suis le roi et que je dois agir comme un roi.
Qu'espères-tu? Ma
faiblesse?
BECKET:
Non. Elle m'atterrerait.
LE ROI:
100 Me vaincre par force?
BECKET:
C'est vous qui êtes la force.
LE ROI:
Me convaincre?
BECKET:
Non plus. Je n'ai pas à vous convaincre. J'ai seulement à
vous dire non.
LE ROI:
Il faut pourtant être logique, Becket!
BECKET:
105 Non. Cela n'est pas nécessaire, mon roi. Il faut seulement
faire,
absurdement, ce dont on a été chargé - jusqu'au bout.
LE ROI:
Je t'ai bien connu tout de même! Dix ans, petit Saxon! A la
chasse, au plaisir,
à la guerre. Absurdement. Voilà un mot qui ne te ressemble
pas.
BECKET:
Peut-être. Je ne me ressemble plus.
LE ROI:
110 (ricane) Tu as été touché par la grâce?
BECKET:
(grave) Pas par celle que vous croyez. J'en suis
indigne.
LE ROI:
Tu t'es senti redevenir saxon, malgré les bons sentiments
collaborateurs du
papa?
BECKET:
Même pas.
LE ROI:
115 Alors?
BECKET:
Je me suis senti chargé de quelque chose tout simplement,
pour la première
fois, dans cette cathédrale vide, quelque part en France, où
vous m'avez or-
donné de prendre ce fardeau. J'étais un homme sans honneur.
Et, tout d'un
coup, j'en ai eu un, celui que je n'aurais jamais imaginé
devoir devenir mien,
120 celui de Dieu. Un honneur incompréhensible et fragile, comme
un
enfant-roi poursuivi. (...)
LE ROI:
Tu t'es mis à aimer Dieu? (Il crie:) Tu es donc resté
le même, sale tête, à ne
pas répondre quand on te pose une question?
BECKET:
(doucement) Je me suis mis à aimer l'honneur de Dieu.
|
|
|
|